Rando dans les Pyrénées en toute simplicité

Rando dans les Pyrénées en toute simplicité

Mont Perdu par la face Nord classique, variante des Séracs D-

09/05/2015 – Jour 1 : Lac des Gloriettes – vallée d’Estaubé – Brèche de Tuquerouye (2666m)

« Du Mont Blanc même, il faut venir au Mont Perdu. Quand on a vu la première des montagnes granitiques, il reste à voir la première des montagnes calcaires ». Ramond de Carbonnières.

Montagne mythique des Pyrénées, point culminant d’un massif calcaire hors norme, et troisième sommet pyrénéen par son altitude, le Mont Perdu jouit d’une aura qui va bien au-delà de nos frontières. J’avais gravi ce prestigieux sommet à l’âge de 16 ans par la voie normale, venant du refuge de Gòriz. J’en garde encore un souvenir très précis et ému. Je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner depuis. Ce sera par une voie alpine, l’une des dernières courses de ce type que l’on puisse encore trouver dans les Pyrénées, que l’on va tenter d’escalader ce seigneur.

Avec Nicolas, nous prenons le départ au dessus du village de Gèdre, au lac des Gloriettes en remontant la vallée du gave d’Estaubé. Estaubé est le plus petit des trois cirques que l’on trouve dans le parc national des Pyrénées, mais sa modestie ne lui enlève aucun charme face à ses réputés voisins. Nous quittons le barrage des Gloriettes à 13h10 sous une chaleur réellement estivale. Depuis le barrage, on aperçoit déjà le majestueux Mont Perdu par delà la brèche de Tuquerouye. Il paraît si loin vu d’ici, que le défi de le gravir en moins de deux jours semble improbable. Mais chaque chose en son temps.

 

Le Mont Perdu est visible au fond à gauche

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Gros plan sur le couloir de Tuquerouye avec le Mont Perdu en toile de fond

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Nous remontons le gave d’Estaubé sur un très bon sentier. Pas de difficulté d’orientation, il faut aller plein Nord, tout droit. Ce que l’on remarque immédiatement lorsqu’on est natif du pays Catalan, c’est l’absence d’arbre dans cette vallée suspendue. Seule la pelouse recouvre le paysage, où gambadent quelques marmottes peu farouches. Après 1h07, nous avons largement dépassé la cabane d’Estaubé et nous effectuons une première pause puisque rien ne presse ; il est 14h18.

 

Dans l'axe du vallon le couloir de Tuquerouye

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Nous repartons 15 minutes plus tard en prenant de la hauteur sur le sentier qui part vers la hourquette d’Alans. Il y a de nombreux cours d’eau à franchir et quelques névés à couper. Puis, il faut quitter peu à peu ce sentier pour s’enfoncer un peu plus au fond du cirque. Il suffit de viser la borne de Tuquerouye, énorme monolithe qui annonce le couloir éponyme. Vers 2200m on trouve la neige de façon continue.

 

La partie déjà parcourue

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Il n’est pourtant pas encore nécessaire de cramponner. Il est 17h quand nous arrivons en haut de la borne de Tuquerouye ; il faut chausser enfin les crampons pour affronter le couloir de Tuquerouye, entièrement recouvert de neige et déjà à l’ombre.

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La neige porte bien, mais la pente est soutenue. On va laisser des forces dans cette montée. Ce couloir je le crains, car lors de mon premier passage alors que je n’étais qu’adolescent, j’avais fait l’expérience d’un dévissage avec arrêt au piolet. Alors pas à pas, nous prenons de la hauteur dans de vielles traces. On semble ne pas avancer, c’est assez trompeur voire même quelques peu démotivant. A la vue de la vierge qui orne la brèche, je sais que c’est gagné. Les derniers 20 mètres, je m’enfonce profondément. C’est la partie la plus haute et pourtant la neige n’a pas de cohésion. Nous arrivons finalement en haut de la brèche à 17h47.

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La vierge veillant sur le refuge

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C’est ici que se trouve le refuge où nous passerons la nuit. Perché à 2666 mètres, il est le refuge le plus ancien de toute les Pyrénées. Il fut érigé là en aout 1890. C’est également à ce col que se trouve la frontière Franco-espagnole. Le refuge est composé de deux petites parties et peut accueillir 12 couchages. Seulement 3 Espagnols occupent à notre arrivée le bâtiment, à notre grand étonnement. La vue depuis cette ouverture dans la muraille calcaire est exceptionnelle sur les deux versants.

 

Mont Perdu vu depuis le refuge

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Pic Long Pic Badet et Pic de Campbieil vus depuis le refuge

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Le premier constat est que le refuge n’est pas respecté par les randonneurs qui l’utilisent ; il est très abimé, la porte d’entrée ne ferme plus et le poêle n’a plus de porte. Les matelas comme les couvertures sont humides. Voilà pour notre « hôtel », mais la vue y est splendide, l’une des plus belles que l’on puisse trouver dans les Pyrénées.

Apéro au soleil face au Monte Perdido et son pic jumeau le Cylindre du Marboré, la soirée est bien lancée. Puis repas rapide et au lit à 21h, le repos sera de courte durée.

 

Dernières lueurs du jour sur le menu de demain

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Tracé du jour sur carte IGN 1/25000ième 

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Les chiffres de la journée :

Temps de marche total 3h47 pour 9,1 km à 3,1 km/h

Dénivelé positif total : 984 m – Dénivelé négatif total : 40 m

Point culminant : 2666m.

 

10/05/2015 – Jour 2 : Brèche de Tuquerouye – étang glacé – glacier - Mont Perdu (3355m) – col du cylindre – étang glacé – brèche de Tuquerouye – vallée d’Estaubé – lac des Gloriettes

Très bonne nuit pour moi, debout 3h30, départ 4h24 du refuge avec nos voisins Espagnols. Le regel nocturne est parfait, la neige est glacée, parfois béton. Nous cramponnons en bas de brèche car la partie haute est sèche. On contourne le lac glacé par l’Est, donc sur notre gauche. Avec le bon regel, nous pouvons traverser sans risque l’étang sur sa partie glacée. Il y a ensuite une succession de banquettes rocheuses avec de petites cuvettes que l’on passe rapidement. Nous arrivons au pied du cône à 5h14, pour 44 minutes d’approche. A présent on s’encorde et à 5h30 on s’engage dans le mur, Nicolas en tête. Le groupe des 3 Espagnols partent pour le couloir de gauche alors que nous partons pour la voie des séracs. La pente est rapidement raide, très raide même. Le cône est vite remonté, mais à l’entrée du goulet, la pente se redresse encore. C’est vraiment vertical, on ne cramponne que sur les pointes avant. La prise de dénivelé est rapide. Lorsque l’on passe tout proche des séracs, un coup d’œil s’impose. Malgré la faible luminosité, on distingue parfaitement la taille des monstres qui nous surplombent. Gros comme des autobus, ces blocs de plusieurs tonnes de glace tomberont un jour dans le vide, en espérant que ce ne sera pas pour aujourd’hui. On passe rapidement le passage exposé pour entrer dans un goulet de glace. On ne traîne pas, là encore les derniers séracs gardent la sortie légèrement à notre droite. On enchaîne rapidement pour sortir de la zone à risque et l’on prend pied sur le glacier médian. Il est 6h08. On s’élève doucement sur cette immensité blanche, où la pente est moins prononcée. Le jour se lève pour accompagner nos pas toujours plus haut.

 

Le lever du soleil nous indique l'Est

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Nous reprenons des forces après 1h39 sur une partie du glacier où la pente est plus douce. Nous sommes les seuls. Les Espagnols ont pris la voie classique et se sont mis dans une impasse. Ils doivent rebrousser chemin pour venir sur nos pas. Je prends le temps d’observer ce décor de roche et de glace si singulier. Nous reprenons notre ascension en visant un passage entre deux barres rocheuses, porte du glacier supérieur. C’est à cet endroit précis que nous passons au dessus des 3000 mètres d’altitude, altitude symbolique dans les Pyrénées. Il est 7 heures et tout va bien. Soudain, la pente se dresse sournoisement, le glacier supérieur est fortement incliné. Derrière moi, 500 mètres de vide, spectaculaire pente blanche qui semble ne pas avoir de fond. Nico n’est pas dans la partie qu’il préfère, moi je suis au paradis.

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On va chercher une étroiture dans la muraille, un petit couloir tout en glace qui défend l’accès au plateau sommital. C’est la dernière difficulté et pas des moindres. La glace recouvre ce goulet. Nico toujours devant est dans son élément. Il va utiliser 2 broches à glace pour protéger la voie ; le stress est palpable mais ça passe bien.

 

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Les Espagnols sont à présent à la base de ce goulet, et reçoivent des éclats de glace que l’on décroche bien malgré nous ; voilà pourquoi il est primordial d’être les premiers dans une telle course. Malgré l’altitude, je ne souffre d’aucun manque d’oxygène, et j’avale plutôt bien cette partie technique où la faute n’est pas permise. Nous sortons sur le dôme à 8 heures exactement après 3h03 d’effort. Il manque encore 100 mètres de dénivelé pour atteindre la cime. C’est chose faite à 8h28, les 3355 mètres du Monte Perdido sont atteints. Il nous aura seulement fallu 3h30 pour réaliser cette voie superbe.

 

Encore un dernier effort pour atteindre le sommet

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La brèche et le lac des Gloriettes dans le même alignement

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Le sommet

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Quel plaisir de « survoler » un secteur si beau et de pouvoir admirer toutes les subtilités de cette région. Le Cylindre n’est plus tout à fait austère. Les plissements qui composent ses parois, sont les témoins fossiles des formidables forces tectoniques qui ont engendré ce massif. Le versant Sud est un petit bijou de singularité, avec ses canyons de Niscle et d’Arazas dans le parc national d’Ordesa. Le Pic des Descargadors ne ressemble à aucun autre. Au loin le Cotiella et la Peña Montañesa ferment l’horizon. Coté Nord/Ouest, le massif du Vignemale avec un large glacier d’Ossoue est parfaitement reconnaissable dans ce foisonnement de pointes et de pics.

 

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Le massif du Vignemale et son glacier d'Ossoue

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Le cirque de Gavarnie versant Sud

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Nous quittons le sommet à 8h54 lorsque les premiers arrivants venant de Gòriz pointent leur nez. C’est surprenant de voir ces Espagnols si légèrement équipés, juste d’un bâton et pour certains sans crampons. On s’engage dans le long couloir de La Escupidera (le crachoir) où la pente est fortement prononcée. La neige est en cours de transformation mais porte encore convenablement pour ne pas trop s’enfoncer.

 

Le couloir à descendre, c'est réellement incliné

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La même chose vue de dos

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L'étang glacé, plus tout à fait et pourtant il se trouve à 3000 mètres

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Nous ne descendons pas jusqu’à l’étang glacé et en une traversée, on remonte au col du Cylindre.

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La soif se fait sentir. Je vais prendre un peu d’eau sortant d’un glaçon, mais ce sera insuffisant pour faire la journée complète. Il est 9h48 quand nous nous posons au col du Cylindre, déjà 4h17 d’effort, il est temps de prendre le repas. L’endroit est idéal, à l’abri du petit vent qui se lève et face à la brèche de Tuquerouye. Ce n’est pas tous les jours que l’on a le plaisir de manger en terrasse à plus de 3000 mètres d’altitude. Pourtant, avec le chemin qu’il nous reste encore à parcourir, on ne peut s’offrir que 40 minutes d’arrêt. Nous plongeons donc dans la descente à 10h28, en restant légèrement à gauche, sous la face Nord du Cylindre.

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La neige porte très mal et je m’enfonce régulièrement. Par deux fois, ma jambe gauche va disparaître totalement jusqu’à la hanche, sans que je touche le fond du trou ; j’évalue l’épaisseur de neige à plus d’un mètre cinquante. C’est plus pénible que fatiguant. Puis nous arrivons sur le passage clé du retour, une cheminée à descendre en rappel. Il y a un groupe de skieurs qui obstruent le passage, car ils ne sont pas vraiment équipés pour faire le rappel. Nous perdons du temps, mais le camarade espagnol avec qui nous avons passé la nuit, installe sa corde pour faire passer les suivants plus vite. Cela va éviter des manipulations de corde inutiles et limiter la perte de temps. Cette descente en rappel de plus de 20 mètres ajoute une touche encore plus technique à cette course sur ce Mont Perdu. Puis va suivre le retour jusqu’au refuge, une succession de banquettes sur une neige transformée en soupe.

 

Les séracs et le couloir emprunté

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Il faut encore remonter à la brèche

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Nous traversons le lac glacé en aval puis l’on gagne le refuge de Tuquerouye à 12h14. Déjà 5h35 que nous marchons et il nous reste encore à rentrer aux Gloriettes. On rassemble les affaires laissées durant la nuit, on finit nos gourdes et à 12h45, nous plongeons dans le couloir de Tuquerouye. Malgré la mauvaise qualité de la neige à ce moment de la journée, la descente est une formalité effectuée en 20 minutes.

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Dernier regard sur la face avant de partir

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Puis nous enchainons la descente le plus longtemps possible dans les névés, pour quitter au dernier moment les crampons. Le soleil est déjà très haut et la chaleur nous écrase. Nous sommes déshydratés ; il est urgent de trouver un torrent. Lorsque l’on quitte les crampons, la pelouse nous attend ; le côté agréable ici c’est qu’il n’y a pas eu de transition dans les rochers ou autres éboulis. Au premier torrent rencontré, on se jette sur l’eau glacée qui sort de sous un névé. Que c’est agréable de sentir cette eau traverser notre organisme.

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Nous trouvons les premiers promeneurs qui s’informent de l’enneigement de la hourquette d’Alans ou de Tuquerouye. Sans équipement, pour eux ce sera seulement les pelouses du bas du cirque.

Il ne nous reste plus qu’à descendre par le sentier de la veille sous une chaleur plus estivale que printanière. Heureusement, les nombreuses fleurs sont là pour nous distraire. Nous arrivons finalement à 15h27 au parking après une longue descente et 7h47 de marche. Quelle belle journée où nous avons alterné l’hiver dans la rudesse de la face Nord du Mont Perdu et l’été durant le retour. Une course, l’une des dernières des Pyrénées, qui donne un côté alpin à nos montagnes.

 

Festival de gentianes

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J’offre ce sommet et cette voie à Quentin, mon fils ainé qui vient de fêter en ce jour ses 15 ans.

 

Trace GPS : http://www.openrunner.com/index.php?id=4789393

 

Tracé du refuge au Mont Perdu sur carte espagnole

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Les chiffres de la journée :

Temps de marche total 7h47 pour 17,5 km à 3,1 km/h

Dénivelé positif total : 1061 m – Dénivelé négatif total : 1988 m

Point culminant : 3355m

 



20/05/2015
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